Jac en Argentine

mis à jour le 23/02/26
Premiers jours à San Luis – Les retrouvailles

Salut à tous,

Je vais placer ici quelques images fixes ou en mouvement avec parfois un commentaire, parfois pas.
Bref, faisons simple dans un premier temps.

Après un voyage un peu longuet et forcément un peu inconfortable (quelques retards et au final 3 petites heures de sommeil), me voici sur le sol Argentin.

Première impression au sortir de l’aéroport et confirmée largement depuis : je suis de retour à la maison, enfin à ma seconde maison. L’Argentine était restée vibrante en moi pendant tant d’années et j’appréhendais un peu le choc de la réalité. Une déception, un « c’était mieux avant, tout fout l’camp« , une magie estompée par 32 années de leurs crises économique et 32 années de ma déconnexion. Rendez-vous compte : ça fait tout de même 64 ans en tout.
Hé bé non. Je me sens ici (à Buenos Aires) chez moi ou en tout cas légitime. La mégapole du Río de la Plata ne m’a pas attendu tout ce temps, mais moi, je fais semblant de le croire et ça me fait du bien sans faire du mal à personne.

Je m’installe donc à mon hôtel Sabático, pas loin de San Telmo où mes activités seront concentrées ces jours-ci.

J’ai beaucoup bougé à Buenos Aires… on peut s’accorder là dessus, non ?
Quand les bouboules sont espacées, ce sont les quelques trajets en Uber ou métro, 4 en tout. Le reste à pied.

Le soir même j’ai mon premier contact avec le Cinquième Festival ElectroTango de Buenos Aires, un festival unique en son genre.

Mon manque de sommeil me situe largement à côté de mes pompes (ce qui pour danser n’est pas idéal). J’ai tout de même douté en arrivant sur place où absolument rien disait qu’un festival se déroulait derrière cette porte… Je te laisse juger.

Après un foirage sur le lieu et puis sur l’heure du début, Fer et Fran (les organisateurs du festival) m’accueille avec chaleur, douceur, gentillesse et simplicité, comme nous avions toujours été potes. Rien que ça valait (presque) le voyage. Eu égards à mon long voyage pour venir participer ou à je ne sais quelle autre chose qui me fait mériter les honneurs, je suis considéré comme VIP. Je ne suis pourtant pas le seul à avoir le pass complet. Je ne m’en plains pas mais je ne suis pas sûr de mériter ce traitement de faveur. Enfin c’est cool tout de même.

La première impression est que le tango de demain se définit dans ce genre d’endroits où des artistes viennent partager leur pratique et leur expérience artistique et leur pédagogie de maitres du genre.
En particulier, ce premier jour, qui se confirme ensuite, est un gommage des rôles typiques du tango et de la danse de couple en général (le guide et le suiveur). Non seulement, je ne pourrai pas rentrer dans une vraie connexion si je n’ai pas occupé les deux positions (guide et suiveur). Mais aussi, ces rôle s’échangent et se négocient en dansant dans la fluidité. Je peux changer de rôle 10 fois sur une même danse. Les possibilités d’abrazos (l’accolade qui crée le contact et l’espace de danse) sont très larges pour supporter cette fluidité. Finalement, il y a des rôle intermédiaires ou pas de rôle du tout (à certains moment, chaque danseur fait ce qu’il veut pour autant que cela lui semble adéquat à ce moment dans le lien entre les danseurs). Tout ceci ouvre beaucoup de possibilités dans un monde dont les codes sont en mutation. En particulier, cela relâche la pression sur les théories du genre. Au début du siècle passé, les hommes dansaient ensemble le tango sans que cela ne gêne personne. Aujourd’hui, deux personnes (parfois plus, parfois moins) dansent le tango ensemble et c’est tout ce qui compte. Cela n’impose rien à personne, c’est juste un élargissement du catalogue des possibles et chacun y puise les postures qui lui vont.

A travers les ateliers, j’ai pu m’essayer à tester le contactango (pour faire simple un mélange de biodanza et de tango où le contact n’est pas limité aux bras et au triangle avant des pieds), la musicalité, les rôles (cfr supra), la création de l’espace commun de la danse, la créativité (« hacke » ton tango), l’importance de percevoir et d’utiliser son axe (vraiment un truc fondamental). Là, je reviens encore d’un atelier inspiré de la danse contemporaine pour élargir le vocabulaire du tango sur base de la vaste palette de mouvements réalisables avec notre corps pour autant que je veuille m’en servir.

Les ateliers sont forcément suivis d’une milonga (22h-04h) avec des DJ’s en vogue ou de la musique live plus ou moins électrotango (j’ai entendu plus de musique acoustique, parfois un peu hybridée, que d’électro tango pur). Quelques démos de tangos contemporains, contact, burlesque, neo, nuevo, electro… viennent émailler cette trame intense et riche en rencontres.

Là où je pensais tomber dans un univers hermétique de spécialistes, je me retrouve dans un bouillon de culture ouvert, international et tant les festivaliers que les profs sont curieux de toutes les nouveautés qui s’offrent à eux, souvent hors de leur zone de confort. C’est franchement topissime.

Allez zou, je vous mets des images pour récompenser ceux qui ont lu (ou fait semblant) jusqu’ici (il n’y a pas d’interro).

Concert Milonga avec Otros Aires.

Et quelques extraits de milongas (soirée tango en social)…

Bon, je n’ai pas fait que le festival. J’ai trainé mes sandales dans les rue de BsAs.

Gotan Project, Last Tango in Paris

Il y a ce qui se voit de la rue…

Alfonsina* y el mar, d’Ariel Ramírez, chanté par Maurane.
(*) Alfonsina Storni, poétesse féministe Argentine

Et puis parfois des surprises, des contrastes, des lieux qui exigent qu’on pousse une porte, qu’on rentre dans une impasse ou qu’on aille hors des grands spots touristiques.

Le Théâtre Colón est l’un des plus mytiques du monde, comme le Carnegie Hall ou La Scala.

On y présente peu de programmes qui s’écartent des canons classiques de l’opéra, de la musique symphonique ou de la danse. Même Astor Piazzolla n’y entre que très rarement.

Mais voilà, il était dit que l’Argentine m’attendrait en mettant les petit plats dans les grands. Et bim!, moi de m’enquérir des places encore disponibles avant mon départ et la fin annoncée de cette belle affiche.

Je me prends donc un parterre (ben quoi, tant qu’à aller au Colón, je n’allais pas m’installer dans un pigeonnier tout de même).

Déjà le théâtre est fantastique. Très grand théâtre à l’italienne, avec un hall énorme où les portes sont ouvertes par des portiers en livrée et en perruques. Un décorum désuet dans un écrin de majesté.

Le spectacle est une narration vivante de la vie du maitre du Tango Nuevo dans un pays où tout change, sauf le tango. Quand il nait, le nom Astor n’existe pas (en Argentine, c’est surtout un nom de famille aux États Unis).

Très jeune, vivant dans la pauvreté, son père lui achète son premier bandonéon d’occasion à 18 dollars. il a l’obsession de jouer le tango et à vouloir rendre son père fier de lui tout en ne suivant que difficilement les cursus officiels des écoles ou académies. On y apprend sa rencontre (au toupet) avec Gardel à New York, sa collaboration avec Troilo et finalement au terme de péripéties absolument épiques sa confrontation avec les plus grands musiciens classiques de son époque. Tout en lui veut jouer en grand et écrire des concertos et des symphonies, mais en étant complexé par l’origine modeste et populaire du tango. Il se cache mal derrière ses compositions classique jusqu’au fameux jour où à Paris Nadia Boulanger, qui a formé les plus grands musiciens classiques et qui ignore alors son passé de tanguero, le force jouer sa musique et le révèle ainsi à lui même. La mort de son père (Adios Nonino) etc. jusqu’à sa mort et la conclusion cinglante : Ce qui ne change pas meurt.

Il n’est bien sûr pas autorisé de prendre des photos durant le spectacle… voici juste le minimum syndical qui ne dit rien des changements de décors absolument géants ni du jeu des acteurs, de la musique, du chant ou de la narration.

Ce fut grandiose, un niveau artistique de ouf, une émotion à te remuer les tripes. C’est simple, dans Balada para un loco, je pleurais (bon je l’adore particulièrement).

lllll

La vie artistique des grandes villes est souvent foisonnante. C’est le nature même de la culture urbaine. Le quartier de San Telmo est un creuset d’initiatives diverses et variées et les reste de la métropole n’a pas non plus à rougir des lieux parfois confidentiels qui émergent au gré des cuadras (le nom qu’on donne à un unité urbanistique, càd un « bloc », une entité d’environ 100m x 100m compris entre 2x 2 rues).
J’avais déjà expérimenté le festival dans un lieu insoupçonné depuis la rue, l’institution internationale qu’est le Cólon et quelques portes poussées ci et là, une cafétéria qui a sa salle d’expo, un micro musée de deux salles, un café d’artistes. J’ai encore poussé quelques autres portes.
Le Musée d’Art Moderne est forcément un gros morceau. Ô surprise, le mercredi, c’est gratuit (que d’autres s’inspirent de l’accès gratuit pour tous à la culture !). Ô surpise encore, une guide m’aborde en me proposant de me joindre (toujours gratuitement) à une présentation de l’œuvre de Daniel Basso et de son « Terciopelo Club« , créée spécifiquement pour ce lieu. Une présentation par l’artiste lui-même et le curateur de l’exposition. Très intéressant. Je n’aurais pas pu profiter de la même manière de ma visite. Des jeux d’échelles, une relation à la ville et son intérieur extérieur, comment la déco et l’ameublement nous rapprochent ou pas de l’extérieur… bref… très cool et rafraichissant. Quelques autres expos aussi sur « l’art c’est du théâtre », des artistes des années 60-70… de quoi s dégripper notre perception du monde sensible.

La faune des villes peut être effrayantes pour certains et être d’une attirance magnétique d’autres. En poussant le porte d’un lieu culturel appelé la Carbonera (genre resto, bar, salle de concert, cinéclub), je jette un œil et prends un café car c’est mieux que l’inverse. Un homme m’invite au cinéclub du soir. J’hésite, j’erre, je tourne, me retourne et y retourne et assiste à un film qui est très typique de la culture Argentine prise en diagonal, transversale, « El latir de los llanos« . C’est au sujet d’un disque de chansons du folklore enregistré dans les années ’60. Un collectif écoute ce disque et voudrait le réenregistrer avec des artiste d’aujourd’hui (l’aujourd’hui du film étant le début des années 2000). Ils convoquent les meilleurs musiciens les plus à même de jouer ses airs du folklore argentin (pour rappel le folklore est un genre très vivant en Argentine et concerne des musiciens de tout premier plan au niveau artistique). Afin d’incarner le texte, ils s’intéressent à son contenu et commencent un voyage dans la vie d’un caudillo (un chef régional, une autorité militaire, civile et morale d’une région de l’Argentine naissante du XIXème siècle), Chacho Peñazola, ou simplement El Chacho. La quête musicale devient une analyse historique de la vie de ceux qui étaient prêts à mourir pour leurs idéaux démocratiques et le respect des peuples locaux. Le tout devient une incarnation des combats sociaux, politiques culturels qui ont émaillé l’histoire argentine et continuent d’en paver le chemin actuel (grosse manif hier à BsAs pour contester la ruine des droits sociaux des travailleurs — aujourd’hui Milei considère qu’un journée de travail peut faire 12h sans compensation, les indemnités de licenciement ne doivent plus incomber aux entreprise mais à une caisse collective déjà vide, les ouvriers peuvent êtres payés en nature…). Après le film une causerie sur tout ce que raconte ce film du passé et d’aujourd’hui, sur le patrimoine national et la condition humaine dans les provinces argentines.
Enfin ou en fin … de soirée mes voisins de table me demandent, tu danses le tango ? Nous on va à la Cachivachería, tu viens ? Et me voilà hier soir dans une dernière milonga avant de m’envoler vers San Luis aujourd’hui. Pfiou, c’est intense la vie urbaine.

Le premier objectif de ce voyage est de reprendre contact avec le petit monde qui a été le nôtre et qui, comme nous, a changé en 32 ans. Cette Argentine et, en particulier, cette tranche de vie — devrais-je dire cette petite rondelle magnifiée et idéalisée — passée à San Luis va-t-elle refaire vivre l’exaltation des années ’90, faire ressurgir des fantômes du passé, me pulvériser un peu de poussière au yeux issue de mon grenier intérieur ou un un mélange de tout ça. That’s the question, Dr Watson.

Je volais vers San Luis en soirée depuis Aeroparque, aéroport plus proche du centre et décidai donc d’aller faire mon blog dans un bar de l’av. de Mayo au centre pour me laisser encore un peu imprégner des effluves envoûtantes de la capitale. Vers 16h16 (environ) je me rends compte que je vole à 18h30 et que je suis toujours au centre, que je dois rentrer à l’hôtel dans le quartier de Monserrat en bordure de San Telmo (pour les connaisseurs) pour chercher mon bagage et aller à l’aéroport faire mon check-in. Petit moment de stress très.. — comment dire — très moi (ouf, ce n’est pas Moscou et je ne vais pas à Bangkok, close joke). Uber, hôtel, bouchons, aéroport et bim! check-in effectué à 17h. La tension retombe.

La tension remonte quand je vois s’afficher San Luis sur l’écran de l’embarquement. Je suis assis à côté d’une designeuse graphique de San Luis qui me demande ce que je vais faire là… et c’est des larmes qui viennent en réponse. Bon ben oui, je suis très émus.
On cause de l’argentine de la situation politicoéconomique et el se met de temps à autre le doigt sur la bouche en envoyant ses yeux vers son épaule. Tous les sujets ne sont pas permis. Bartolomé Abdala est assis juste derrière moi. Il est de San Luis et est le troisième homme fort du pays. Il a assumé la présidence en décembre alors que le président la vice-présidente étaient tous les deux hors d’Argentine. Chhhhhhuuuut. Bon en même temps nous ne disions rien de mal… mais bon les crises à répétition et la ruine généralisée de la population ne sont pas un grand secret.

Et voilà mes oreilles qui me disent qu’on descend sur San Luis. Par la fenêtre, la Sierra, puis El Chorillo (pardon Juana Koslay est le nom qui a pris dessus) et San Luis… qui, plus que moi, a pris de l’embonpoint.

Je mets donc le pied sur le tarmac puntano*, me dirige vers l’aérogare, récupère mon sac à dos et sort dans le hall des arrivée.
Je suis attendu par María Elena, biologiste qui était étudiante en ’94 et est venue passer un Noël au Bois del Terre, l’hiver 2012-2013 alors qu’elle travaillait à l’Institut Pasteur de Paris lors de son post-doctorat. Elle enseigne aujourd’hui la génétique à l’Université Nationale de San Luis (UNSL) et est chercheuse dans le domaine de l’hypertension artérielle. Elle est venue avec son fils Juan Martín.
Mon comité d’accueil est aussi composé de Ney, chimiste, également étudiante à l’époque. Nous avions jadis été camper à la Sierra de las Quijadas, visité les salines del Bebedero et écumé les bars de San Luis. Elle est venue avec une de ses filles, Neisa, et les clés d’un appartement qu’elle me prête gracieusement pour la durée de mon séjour.

Waow, j’y suis.

Puntano : Gentilé de San Luis dont le nom complet est San Luis, Rey de Francia, de Loyola, Nueva Medina del Río Seco de la Punta de los Dos Venados. La ville avait été fondée par Jufré sur ordre de Martín de Loyola, en l’honneur de Saint Louis (qui était sont Saint Patron), Roi de France au lieu dit la Punta de los dos Venados, c’est à dire à l’extrémité ouest de la Sierra, là où des cerfs de la Pampa étaient régulièrement vus le long d’une rivière asséchée. D’où La Punta… et los Puntanos. Vous voilà un peu moins ignorants.

Nous allons manger un lomito completo dans un resto de Juana Koslay. Ney et Melenita sont exitées par l’album photos qu’Anne-France avait réalisé sur nos années argentines et que j’ai apporté.

Me voilà dans mon chez-moi temporaire…

Vendredi 13
Ici, pas de panique, aucune superstition, en Argentine c’est le mardi 13 qui fait flipper car dans la tradition grécolatine, le mardi est le jour de Mars, dieu de la guerre et de la destruction. Et il semble que dans l’Ancien Testament l’épisode de la confusion des langues dans la tour de Babel se soit produit un mardi 13. Mouais. Chacun appréciera.

Je fais un tour de la ville et commence mon pélerinage, l’université avec le rectorat, les nouveaux bâtiments qui abritent les facultés, puis l’ancien où nous étions dans le Galpón (le hangar). Mon ancien labo et l’animalerie pestilentielle est aujourd’hui l’unité de nutrition. Je vais leur rendre visite, forcément.
Je vais au centre et fais le tour des rues qui m’étaient et me sont encore familières. Bon tout a changé. Il y a une explosion de commerces, de restos et de bars. Une touche de modernité qui cache mal la dure réalité des habitants qui sont restés coincés pour la plupart dans le siècle précédent en terme de niveau de vie et de confort. OK, ils ont des voitures plus modernes et des smartphones, mais la salubrité des logements est aléatoire, les installations techniques (électricité, chauffe-eau etc.) sont souvent déglinguées… La ville s’est parée d’une modernité extérieure et d’infrastructures commerciales et touristiques (massivement), la population et le nombre de logement a été multiplié mais la question d’un développement pour tous semble avoir été déléguée aux fantasmes du libéralisme. Si le commerce décolle, la population en bénéficiera. Vraiment ? Le fossé semble s’élargir entre l’élite et la masse de la population active. J’ai du plaisir à revoir ses lieux et une grande tristesse devant le différentiel de développement entre les infrastructures publiques de la ville et la population.

L’après-midi, je vais avec M Elena voir Carlos et Mirta Zuppa. Elle a trouvé leur adresse en faisant quelques recherches. Carlos est un physicien et Mirta une prof de français. Ils étaient les super potes de Giorgio (physicien, directeur de l’Intequi, institut de chimie physique) et Mary qui nous avaient accueillis en ’92 et pris soin de nous comme de leurs enfants. Nous avions à cette époque été au centre de leur attention pour nous faire connaitre les asados, les lieux, les fêtes, les gens, les fêtes, les asados, les asados et les fêtes. (Tu as l’idée, non ?)
Carlos et Mirta étaient souvent présents, ils nous conduisaient ci et là pour découvrir les lieux de villégiature à proximité.
Leur amitié avait été fortement soudée par leur exil lors de la dictature de 1976 à 1983. D’Argentine au Brésil puis, vers le Mexique pour Giorgio et Mary et vers Paris pour Carlos et Mirta. Ils avaient tous les quatre une résilience incroyable qui leur a été nécessaire pour traverser cette époque et d’autres évènements ultérieurs plus personnels. Giorgio est décédé et Mary s’est isolée du monde et ne voit plus personne, même ses amis.

Quand Elena et moi nous somme présenté au portique de la maison Zuppa, Mirta est venue demander qui était là. Jac ! Quel Jac, je ne connais pas de Jac… Après un échange dans la méfiance et quelques rappels à sa mémoire lointaine, quelques mots de français, elle m’ouvre incrédule. S’en suit un moment très étrange de plongée temporelle, appeler Carlos, qui aussi met un moment à me resituer dans un passé tellement plein de choses.

Embrassades, accolade, émotion. Bien sûr que tu peux rentrer, ici, on n’est pas en Europe. Tu peux toujours venir sans prévenir.

Quelle après-midi, que de souvenirs échangés et partagés. Ils ont ont forcément 80 ans et n’ont rien perdu de leur vitalité, de leur humour ni de leur tendresse. Nous revisitons nos souvenirs, égrainons aussi nos disparus.

Nous allons le soir-même manger des tacos à un food market au sud de la ville (une des multiples extensions de la ville). J’apporte l’album photo et leurs yeux émus s’écarquillent devant les photos des fêtes de Giorgio et Mary, un monde enfui refait surface. Je leur promets de leur envoyer ces photos en digital. Je les ai déjà retrouvées dans mes backups à la maison (merci Internet).
Je ferai des photos avec eux quand je les revois. Je n’y ai pas pensé.

Samedi 14
Jour des amoureux, ici aussi.
Mais surtout, jour pour jour, 34 ans après notre arrivée à San Luis.

Je suis invité pour un asado (BBQ) chez María Elena, Germán et leur fils Martín.
Germán a préparé de la viande pour 10 puisqu’on est 3, salade (si, si, je vous jure) et pain, le classique des classiques argentins. Ils habitent à Juana Koslay qui est plutôt la banlieue chique de San Luis. C’est aussi là qu’habite les Zuppa.

Nous allons Melita, Martín et moi au mirador de la maison du gouvernement, une tour qui permet de voir les environ depuis une plateforme à 50m de haut.

Ensuite nous allons à la nouvelle ville de La Punta sortie de terre les dernières décennies. La Province a créé des quartiers de logements et aussi des infrastructure touristiques. Il y a notamment El Cabildo, une réplique à l’échelle du bâtiment qui abritait le premier gouvernement de l’Argentine indépendante (enfin la République des Provinces Unies du Río de La Plata). L’original de Buenos Aires a été amputé de ses ailes pour tracer le damier des avenues du centre. Le bâtiment se visite et est un musée d’histoire. Il y a aussi une réplique de la maison de Tucumán, le lieu où a été signé l’Acte d’Indépendance de 1816. Pour construire des lieux symboliques et des infrastructures de tourisme (qui profitent à quelques gros opérateurs, l’argent ne semble pas manquer. Nous visitons le tout et retour maison.

Dimanche 15

Il y a un vent qui annonce une tempête, l’asado prévu dans la Sierra avec Mirta, Carlos et leurs amis est reporté. J’en ai profité pour remettre le blog à jour et en état de marche. Aussi pour me reposer. En journée la menace de tempête semble s’éloigner, du coup Ney et son compagnon Manuel m’invitent à leur tour chez eux, à El Volcán, pour un asado.

Je sais qu’elle fait beaucoup d’aller-retours entre El Volcán et San Luis et je trouve que 30 km dans chaque sens pour venir me chercher puis me reconduire, ça fait tout de même 120 km. Je voudrais prendre le bus direct qui met 40min. Mais non, elle insiste. Des amis qui habitent en bas de chez moi viennent et vont passer me prendre. Bon. Les amis en question sont déjà au Portrero de los Funes (à 20km) quand ils voient l’instruction de passer me prendre. Bref, ils font demi-tour, passent me chercher et on refait le trajet ensemble. Ils habitent une maison très sympa avec grand jardin. Manuel, entre autres passions joue de la guitare, de la guitare criolla, du luth et tout ce qui ressemble. J’ai emporté ma flute (car je sais que la musique est souvent présente dans les foyers argentins). Nous jouons quelques airs de folklore.

Je suis un peu étonné que Manuel annonce qu’il va bientôt commencer à faire le feu pour l’asado. Il est 22h et j’ai mangé léger à 14h. J’ai un peu la dalle.
Puis Ney me dit qu’elle doit aller chercher quelqu’un à Villa de la Quebrada. Je l’accompagne pour papoter en route. C’est une épopée. Notre destination est de l’autre côté de la Sierra et le contournement fait donc 65km. Arrivé sur place, le copain n’est pas prête car il vient de commencer à faire sa pâte à churros (il tient une churrería). Nous attendons donc. Quand il est prêt il embarque avec sa grand-mère qu’il faut déposer à l’ouest San Luis. Nous sommes donc arrivés à 23h45 après une petite course en vitesse de 145km et ouf ! l’asado est prêt. A minuit passé, on se met à table. Puis on discute d’un peu de tout. Sur 7 personnes à table, il y a 3 francs-maçons (pour lesquels j’ai de la sympathie, sans plus). Puis on reprend les guitares et la flute et on libère quelques jolies notes et chansons dans l’atmosphère. L’ami, Héctor, me recoduit à 2h30. Je suis moulu. Demain Luis Cadus vient me chercher vers 11h30-12h.

Chez Ney avec Manuel et Héctor

Lundi 16

Jana aurait eu 60 ans 😔.

Je fais enfin la grasse matinée jusqu’à 10h30. Jusqu’à présent ce corps imbécile refuse de dormir après 7h-7h30. Je traine un peu la savate et me résous à me doucher, m’habiller. Quand je suis prêt, bim ! Luis me texte qu’il est au coin de la rue.

Cristina Luis et leurs deux filles ont vécu à Louvain-la-Neuve lors d’un projet de recherche codirigé entre l’UCL et l’UNSL. C’est là qu’Anne-France et moi les avons rencontré et que Luis s’est démené pour nous trouver à chacun poste de chercheur autour duquel les projet de coopération s’était créé en 1991.

Nous les avons vu en Argentine, puis revu Luis en Belgique plus tard et nous revoilà à San Luis.

Cristina et Luis habite à Suyuque au bout d’un chemin de terre. Luis va prendre sa retraite et, lui qui a toujours bossé non-stop avec intensité dans la recherche scientifiques en plus de ses engagements privés et sociaux compte passer du 100% à 0%. Il envisage dans un premier temps de ne rien faire du tout sinon observer la nature qui l’entoure. Dans le jardin, au delà des bestioles effrayantes comme les scorpions, les araignées grosses et inoffensives ou petites et mortelles, les vipères yarará, les corales, les crotales, ils observe une faune variée : aigles, condors, pumas, sangliers, lièvres, renards, mouffettes et des oiseaux de toutes plumes.

Leurs filles sont grande. Eugenia, qui a étudié l’histoire de l’art, vit à Buenos Aires dans le monde artistique et la danse. Fernanda fait un doctorat en anthropologie sur et dans le parc national des glaciers. Elle questionne l’utilisation des parcs confisqués aux populations indigènes et de plus en plus privatisés au bénéfice de grands groupes touristiques.

Cristina et Luis sont heureux de s’être établis au milieu de la nature, au bout d’un chemin de terre qu’ils espèrent ne jamais voir asphalté.

Mercredi nous étions à nouveau réunis pour une bière à la microbrasserie Kerze en face de chez moi avec Cristian, le brasseur qui a été 20 ans le collègue de Luis à l’Intequi et qui fait une Ciruja’s IPA terrible.

Mardi 17

Jour d’asado chez Nelly et Carlos, profs à la retraite et amis de Mirta et Carlos Zuppa. Nous allons à Estancia Grande. Remarquez que les lieux où les Puntanos aiment être sont souvent liés à la Sierra, la présence d’un lac ou d’une rivière pour se rafraichir. Du coup, je passe d’un côté à l’autre de la Sierra (vus que San Luis à la punta). C’est mon troisième asado en 4 jours. Merci Cristina et Luis de n’avoir précisément pas préparé d’asado mais de magnifiques canellonis maison, sachant ce qui m’attendait.

Carlos s’est affublé d’un chapeau ridicule que Mirta qualifie de soufi. Nous faisons un plouf dans la piscine et nous délectons de la bibiche excellente qu’il y a ici (oui c’est beaucoup mais, p… quelle viande !). Et puis bon vin, bon desserts maison. Je suis gâté… mais je déguste et me laisse gâter.

Mercredi 18

Je suis récupère enfin les numéros d’Ana María Rastrilla et Mirta Carrasco qui furent mes collègues les plus directes. Je les appelle. Cris de joie, l’émotion est grande. Mirta est libre pour un lunch. RV à 13h. Elle apparait et c’est l’explosion de joie. Je la lève du sol dans l’enthousiasme. Elle est toute menue. Cela n’a pas changé, ni le rire, ni la pêche, ni la curiosité intellectuelle. C’est une pile électrique qui ne s’est pas déchargée en 32 ans, un mystère de la thermodynamique. C’est moment, longtemps espéré. On parle de tout et nous sommes en phase comme si nous nous étions vus avant-hier (or c’est assez longtemps avant hier). Grand moment. On se revoit le lendemain avec les autres chicas de fisio.

J’ai aussi reçu le phone de Mary, épouse de Giorgo Zgrablich. C’est eux qui nous avaient accueillis chez eux, puis nous avaient trouvé un logement. Ils avaient pris soin de nous comme de leurs propres enfants.
Giorgio, directeur de l’Intequi et fêtard insatiable et elle au four et au moulin pour recevoir constamment des gens de tous horizons, préparer des fêtes débridées où la joie de vivre puisait notamment sa force dans les multiples épreuves terribles qu’ils avaient traversées tout au long de leurs vies chahutée par les guerres, les persécutions de la dictature, l’exil, des deuils violents et la gnaque de toujours refuser la résignation. Respect absolu. Giorgio n’est plus. Mary s’est retirée dans une maison perchée sur une colline à El Volcán, vue sur le lac. Il n’est pas sûr qu’elle veuille voir qui que ce soit. Ses amis ne la voient plus. Je tente. Un appel sans décrocher mais un texto « Quién sos?« . Je réponds qui je suis, quelques photos d’époque à l’appui. Elle m’invite à passer après 18h quand la température aura baissé un peu (pas tant que ça, le temps est toujours un peu instable et orageux). Encore des retrouvailles fortes en émotion. On évoque le passé mais ne nous attardons pas trop sur les disparu car cela lui fait mal. Elle préfère rire et penser au présent. Elle rit beaucoup. Elle semble revivre dans le monde après des années d’une vie d’ermite à moins que ce soit un autre exil plus intérieur. On cuisine ensemble (comme en 92), on mange, on siffle une bouteille de Chardonnay qui fait du bien. On trinque et on retrinque toutes les cinq minutes « aux disparus », « aux vivants », « aux amis », « Joyeux Noël », « aux enfants », « bon anniversaire », « au future », « au présent » puis on recommence pour ponctuer les discussions sur les boludos du gouvernements qui ne font que des huevadas, ces hijos de la gran puta que lo parió, che… etc la corruption, tout y passe, même une conversation sur Sylvester Stallone dont elle s’est découverte admiratrice. Ben la Mary que je pensais trouver à la totale ramasse, elle a encore du répondant dans son petit corps flétri de 82 hivers et 83 printemps. Quelle soirée de ouf.
Je descends à pied de sa colline, sur la route, pas de réseau, pas de Uber, des voitures qui ne s’arrêtent pas. Arghhh, 30km à pattes, pas trop envie dans cette chaleur moite. Finalement un bus s’arrête au beau milieu de la route rapide. Un millón de Gracias, chófer.

Jeudi 19

Aujourd’hui c’est le jour où je vais revoir toutes mes collègues directes. Avant on disait que le masculin l’emportait. Cela ne se dit plus vraiment. La majorité l’emporte encore donc avec 4 femmes pour un homme, ce sera le féminin. En biologie le féminin l’emporte donc souvent, comme en logopédie ou en psychologie. C’est un fait, pas une revendication. Bref, RV vers 11 avec Ana María, Mirta, Marisa, Liliana et Miguel. Le gros des troupes du labo de physio. De nouveau, quelle émotion, gzzzz. Entre elles, ce sont aussi des retrouvailles car elles ne se sont pas vues depuis des années. On passe un moment génial plein de souvenirs qui provoquent des cris aigus de joie, des hiiii, et des hooo, des nooooo et des síííííí.

Le soir je vais faire un tour au Potrero de los Funes où nous avons vécu les trois premiers mois avant de trouver un appartement en ville. Le patelin a grossi énormément pour développer le tourisme. Des restos, des bars, des maisons, des rues, de l’asphalte. Je cherche et même mon enquête parmi les habitants car le plan des rues n’a plus rien à voir et à 100m près, je ne sais plus trop. Il y avait un chemin de terre et cette baraque en bois avec jardin, barbecue, serpents et araignées … Après une heure je trouve la maison (mais en perd ma casquette, tout a un prix). C’est le fils du gars qui nous la louait qui l’habite. Il a ajouté un volume en dur où il a mis la cuisine et réserve. Il a fait monter quelques murs en parpaing pour solidifier le bois (en le laissant néanmoins, l’intérieur n’ayant pas changé sauf la déco). Il a déplacer la mythique table en béton et carrelages. Bref, le minimum en 34 ans. C’est globalement misérable mais bon. La pauvreté est générale, pour autant que ce soit la seule raison. Je me prends un Fernet Coca au bar du coin pour autocélébrer cette chapelle historique de mon pèlerinage.

Vendredi 20

Ce midi Carlos a fait des pizzas, nous nous voyons une dernière fois avant de se quitter à nouveau. Ils ne voyagerons plus vers l’Europe et d’ici à ce que je revienne à San Luis, des ponts auront croulé sous les eaux, comme on dit à Liège. On échange encore des histoire de Belgique, de France, d’Argentine et du Brésil, des adresses, des mots qui résonneront au delà des continents, même des livres. Tiens un Hoedt-Piron, tiens un Zuppa.

Le soir je suis invité chez Miguel (physio) et Susana sa compagne pour manger quelques empanadas et jouer un peu de musique. Il se concentre surtout sur les chansons Argentines et le folklore.
Pour ceux qui n’ont pas (re)lu la Vaca Porosa, sachez que le folklore, ici, ce n’est pas un truc poussiéreux pour le vieux et les musées de la vie rurale. Non c’est un genre très vivant et auquel tout le monde se prête au jeu en écrivant, composant et jouant du folklore : les musiciens de variétés les groupes de rock, les bluesmen, les musiciens de jazz. Tout le monde en joue et l’intègre dans son répertoire sous forme traditionnelle en fusion avec d’autres genres. Le folklore est parfois, lié à l’histoire nationale ou franchement teinté de protestation politique. Bref on la passe « requetebien, che », comme on dit ici, voire même « de la puta madre » (litéralement « fort bien, très cher, et vous-même »). On s’amuse en revisitant le tango, les chansons, les chacarreras, les zambas, les valses et autres sous catégories.

En rentrant, je passe faire un coucou (en vitesse, il est 1h30 tout de même) à Cris d’en face, l’homme de la microbrasserie. Un groupe joue du blues. Puis proposent une jam. « Vos tocás? » (tu joues?) et me voilà embarqué. La foule est en délire, les femmes me jettent leur mouchoir de soie et plus encore. Ha non, ça c’était plus tard, dans mon rêve. Enfin soit. Bien quoi.

Samedi 21

J’ai passé du temps avec Melita, Martín et Germán, ce midi. Ils reste peu avant mon départ.
Le soir je suis allé souper avec l’équipe de du labo de physio, Ana María, Mirta C., Zuleima, Marisa, Susana et Miguel. Encore un excellent moment d’échanges, de souvenirs, de promesses, de rires… ça sent tout de même un peu la fin, le départ.

Et me voilà à l’aéroport avec mon comité de femmes accompagnantes, les mêmes qu’à l’arrivée. Embarquement et vue dégagée de San Luis au décollage. La Sierra, la ville, Juana Koslay, El Potrero, El Volcán, Villa de la Quebrada, La Punta tout y est. Même les Comechigones à l’horizon (une Sierra escarpée qui sépare la Province de San Luis de Córdoba.
Puis à l’arrivée, vue imprenable sur le delta du Paraná et même en écarquillant les yeux, l’embouchure du fleuve Uruguay (qui fait la frontière avec le pays éponyme) et le tout qui forme le Río de La Plata, vaste estuaire qui sépare Buenos Aires de l’Uruguay et est le sujet de tant de récits, de rêves, réalisés ou non. La clé de voute d’une création nationale fondée sur les communautés criollas, la reconquête du territoire, intérieur mais résolument tournée vers l’Europe et le monde. Ne dit-on pas que les Argentins sont des Européens qui ont eu la malchance de tomber en Amérique du Sud ? Enfin c’est ce que certains Argentins pensent d’eux-mêmes pour être exact. On dit qu’ils on le complexe de l’Européen. Une caricature de plus qui vaut ce qu’elle vaut.

Me revoilà à l’épicentre du du Tango, de l’Argentine, … du monde (non ?).
Après avoir retrouvé l’équipe de l’auberge (et bavardé un peu… Quand on insiste beaucoup, je finis toujours par dire quelque chose même si je suis un taciturne notaire), je me trouve un resto qui sert encore à 23h… càd presque tous.
Je suis là depuis 15 minutes quand j’entends mon nom dans la rue… Deux visages hilares sont collés à la fenêtre et m’appellent. C’est Fran et Ceci, un couple d’ami (je peux le dire maintenant) qui m’ont vu dans le resto. Lui est un des deux organisateur du Festival Electrotango et aussi le bassiste du groupe Tangorra et elle est la violoniste du même groupe d’Electrotango. Bref, ils m’appellent aujourd’hui et va sortir milonguear.